Vandana Shiva: «Sur une planète morte, on ne fait plus d’affaires»

Source : médiapart.fr

Rubrique : Ecologie – Entretien

Publié le 6 juillet 2014

http://www.mediapart.fr/journal/international/060714/vandana-shiva-sur-une-planete-morte-ne-fait-plus-d-affaires

o-VANDANA-SHIVA-facebookFigure de proue de l’opposition aux OGM, défenseuse de longue date de l’agriculture biologique et de l’importance de la biodiversité, Vandana Shiva est sans doute l’une des militantes écologistes les plus connues dans le monde aujourd’hui. Physicienne de formation, écoféministe revendiquée, elle a créé en Inde un centre de recherche et de formation sur la biodiversité et l’agroécologie, Navdanya, qui a constitué au fil des ans tout un réseau de conservation et de distribution de semences, en dehors du marché des multinationales agroalimentaires. Le libre accès aux semences est au cœur de la campagne qu’elle porte ces temps-ci : « Seed freedom ». Vandana Shiva offre une lecture radicale des liens méconnus entre OGM, son combat historique, le climat et la critique de l’agrobusiness.

Mediapart: Quels liens faites-vous entre les OGM, la biopiraterie, l’industrialisation de l’agriculture et le dérèglement climatique ?

Vandana Shiva: La biodiversité et l’agriculture biologique sont la meilleure assurance contre le dérèglement climatique. Dans les zones arides, les graines adaptées à la sécheresse s’en sortent bien, et poussent là où les graines traitées chimiquement ne croissent pas. Après le super cyclone Odisha, en 1999, qui a tué 30 000 personnes en Inde (10 000 personnes officiellement, 15 000 selon d’autres décomptes – ndlr), notre réseau Navdanyaa distribué aux agriculteurs des centaines de semences que nous avions gardées, à une époque où personne ne faisait ce travail de conservation. Ils ont pu les planter et les cultiver, puis eux-mêmes en donner à leur tour aux victimes du tsunami, en 2004.

Alors que les agriculteurs cultivent des semences résistantes aux aléas climatiques depuis longtemps, les producteurs d’OGM se sont mis à breveter des graines « résistantes au dérèglement climatique ». Ils ne fabriquent pas ces OGM car ils en sont incapables : cette propriété est issue d’un processus « multigénétique », complexe, dépendant de l’action de nombreux gènes. Les producteurs d’OGM ne fabriquent que des produits « mono » géniques, qui agissent sur un gène unique : la toxine OGM BT (produite par la bactérie Bacillus thuringiensis – ndlr) et les toxines OGM résistantes aux herbicides.

Ces entreprises ont déposé 1 500 brevets qui piratent la biodiversité. Chaque brevet couvre 30 cultures : maïs, colza, triticale, olives…, et différentes propriétés : résistance à la sécheresse, la chaleur, l’eau… Pour autant, ils ne cultivent pas ces semences. C’est impossible, il y en a trop. Ils lisent génétiquement les cellules de ces graines – catégorisées en tant que telles dans les banques de semences. Ils ne créent donc pas de nouvelles connaissances. Ils choisissent ensuite les « 100 premiers gagnants », en désignant au hasard quelle partie du génome crée la capacité de résistance à la sécheresse ou au sel (nécessaire en cas d’inondation de champs par la mer). Ils appellent ça le « ticket de la loterie ».
Ils jouent au casino avec la vie, comme Wall Street a joué au casino avec l’argent et les logements des gens. C’est ainsi qu’ils prétendent exercer une propriété intellectuelle sur un savoir qu’ils ne créent pas. Je suis très fière que le bureau indien de la protection des brevets ait rejeté ce type de brevets, sur l’argument que les processus biologiques ne sont pas des inventions. J’espère que l’Union européenne prolongera ce mouvement.
J’observe beaucoup de mes chers amis dans les mouvements écologistes, engagés sur la question du dérèglement climatique mais qui ne connaissent pas l’agriculture, devenir favorables aux OGM. L’idée mensongère que seul Monsanto sait fabriquer des gènes résistant aux aléas climatiques s’est répandue en deux, trois ans, et a créé un discours favorable aux OGM, alors que leur supposée « invention » est en réalité un acte de piraterie des savoirs agricoles.

Mais ce n’est pas tout. Monsanto vient d’acheter une entreprise qui s’appelle The Climate corporation, qui gère des données sur le climat. Monsanto reconnaît que le climat se dérègle. Dans ce contexte, vous pouvez soit partager les semences qui résistent aux aléas climatiques et partager l’information sur les désastres climatiques, soit monopoliser à la fois les semences et l’information sur le climat, et gagner de l’argent en vendant des données climatiques aux agriculteurs. The Climate corporation veut substituer ses données privées aux données publiques et aux modèles produits par le Giec. Ils veulent monopoliser les données sur le dérèglement climatique et les semences qui y résistent.

Pour moi, c’est une recette de « contrôle total » dans un moment d’effondrement. Alors que nous avons besoin de systèmes plus décentralisés, de plus de semences dans les mains des peuples, plus d’informations accessibles au public sur ce qui arrive au climat. Je débattais il y a quelques jours avec le représentant de l’une de ces compagnies, qui m’a dit : « Mais nous avons les données ! » J’ai répondu : « Mais les colonisateurs avaient les cartes ! » Ça n’était pas éthique pour autant ! Ce n’est pas parce que vous pouvez dessiner des cartes que vous avez le droit d’accaparer ce qui appartient légitimement à d’autres.